Dossier : Pouvoir d’agir, quèsaco ?

Comment j’ai pu me retrouver, me reconstruire

Lorsque, venant de son Nord natal, elle débarque en Saintonge il y a trois ans, Alexandra va mal. Une succession d’événements personnels, familiaux, l’a laissée au bord de l’épuisement, de la détresse. Elle a perdu en route confiance et estime d’elle-même. Son seul recours, la seule personne avec qui elle peut encore se sentir épaulée est Hélène, sa sœur jumelle.

Je n’arrivais pas à manger avec d’autres gens alors même que j’avais préparé le repas. J’avais peur.

Mais Alexandra se connaît, sait qu’elle ne manque pas de ressources : à son arc plusieurs cordes se sont distendues sans disparaître : yoga, sculpture, écriture, piano, même si elle ne parvient plus à les faire vibrer.

Elle sait, confusément, qu’elle ne s’en sortira pas toute seule, qu’il lui faut pour se retrouver un lieu où s’épanouiront à nouveau ses capacités, sa force vitale, où elle redeviendra l’actrice principale du film de sa vie.

Ensemble on est plus fort, on peut s’encourager, on est plus solide.

Elle essaie plusieurs pistes, avant que le Centre d’Information du Droit des Femmes et de la Famille l’oriente vers Belle Rive. Elle n’y arrive pas pour consommer de l’activité, ne veut pas devenir dépendante.

Alexandra s’intègre au groupe Tremplin bien-être où, dit-elle : je pouvais parler librement sans être jugée, on se rend compte qu’on est pas seul, ça m’enrichissait de venir. Cette écoute et cette grande bienveillance m’ont donné envie de rester.

C’est ainsi qu’elle renoue avec le plaisir de la relation aux autres. Partager, échanger sans contrainte ni jugement, apprécier l’appartenance à un groupe…

Au bout d’une année, Alexandra laisse le Tremplin bien-être derrière elle pour s’approcher d’autres groupes, découvre le Voyage des saveurs, Ensemble pour soi, Docs en Rive et y trouve sa place : des personnes d’origines sociales et de générations différentes, toute l’étendue et la richesse de la diversité que l’on côtoie à Belle Rive.

J’ai une vie à Belle Rive, c’est comme une deuxième famille.

Petit à petit, dans ce contexte rassurant et bienveillant, la reconstruction s’opère, ses ressources se raniment, des relations se tissent, sans rivalité ni tension.

Pour Alexandra, pouvoir à nouveau faire valoir ses ressources lui permet de renouer avec la confiance (« je peux le faire ») et l’estime d’elle-même (« je vaux quelque chose »). Désormais, dans sa vie quotidienne et à l’extérieur de Belle Rive, elle se sent à l’aise avec les gens, prend plaisir à la rencontre qu’elle aborde avec beaucoup moins d’appréhension.

La joie de vivre que jai retrouvée avec une certaine force de vie, cest communicatif, cela peut devenir entrainant pour dautres. La diversité des projets qui fleurissent à Belle Rive permet vraiment de souvrir sur des sujets variés avec des personnes différentes. Il y a plein de réflexions, une sorte démulation, on trouve toujours de quoi se nourrir. Cela permet aussi de se remettre en question.

Je suis passée de « Qu’est-ce je peux y faire ? » à « Comment allons-nous faire ? »

Emmanuelle témoigne, elle nous décrit le parcours qui lui a permis de se rendre compte de son pouvoir d’agir, sur elle-même comme sur son environnement, en surmontant sa colère et son sentiment d’impuissance.

Un cheminement ni anodin ni extraordinaire et qui s’est construit pas à pas.

En février 2013, Emmanuelle trouve dans sa boîte à lettres une invitation de l’association Belle Rive : Venez participer à la construction de Monsieur Carnaval !

Premier pas, première rencontre : je suis d’abord venue pour mes enfants.

Ça pourrait intéresser Rémi, mon fils de 6 ans. Elle décide de l’accompagner. Rémi, ravi, se joint rapidement aux autres enfants. Dans la cour, Emmanuelle voit un groupe d’adultes attablé en pleine discussion. S’approchant avec son deuxième fils de deux ans, elle voit qu’il s’agit de débattre d’une question écrite sur un papier : comment aborder la question du recyclage ?

De retour chez elle, elle revit sa journée : Rémi a passé du bon temps et souhaite revenir, quant à elle, elle a trouvé vraiment sympa cet après-midi pour les enfants, ce lieu où les parents peuvent échanger autour de sujets qui les concernent.

Sa curiosité en éveil, Emmanuelle revient et découvre d’autres domaines et projets où s’impliquent habitants et bénévoles de Belle Rive, épaulés par l’équipe des salariés.

Tandis que Rémi vient en courant participer aux animations, Emmanuelle s’engage et participe avec son jeune enfant à l’organisation de sorties familiales. Quand le papa ne peut pas être là, sortir seule avec ses deux enfants l’inquiète mais la présence rassurante d’animateurs et d’autres parents lui permet de bien vivre ces moments de loisirs et de faire des découvertes avec ses enfants, sans souci et dans la joie et la bonne humeur.

Une équipe de salariés dynamique, bien soudée, rassurante et entrainante, autour de valeurs communes.

Progressivement, la relation de confiance s’installe alors que se prolongent les échanges entre adultes. J’ai rapidement retrouvé ici toutes nos valeurs, celles que nous transmettons en famille à nos enfants, comme le respect des autres et de la nature.

Emmanuelle se sent de plus en plus à sa place à Belle Rive jusqu’au jour où une animatrice l’invite à une réunion pour préparer des départs en vacances. Tout de go, elle rétorque que pour elle c’est impossible : elle n’en a pas les moyens.

Auparavant, je ne savais pas comment m’y prendre : quand quelque chose ne me convenait pas, je râlais dans mon coin et voilà !

L’année suivante, Emmanuelle est invitée à une nouvelle réunion et accepte tout en pensant que c’est inutile. À l’issue de cette rencontre, elle reconnait qu’elle s’était trompée. Nous nous sommes collectivement posé la question de comment partir en vacances et nous avons construit des solutions. Depuis, je pars chaque année en vacances en famille.

Un pas de plus est franchi dans le parcours d’Emmanuelle. À la question « qu’est-ce que je peux y faire ? » se substitue peu à peu une autre question, plus positive : « comment peut-on faire ? »

Forte de ses premières petites victoires, Emmanuelle est à l’origine, avec d’autres personnes, du projet Panier d’ose dont l’objectif est de récupérer les surplus des petits producteurs pour éviter la perte de nourriture, lutter contre le gaspillage. Panier d’ose organise des ventes qui mettent directement en relation producteurs locaux et adhérents de Belle Rive.

Emmanuelle cherche et trouve des gens qui ont les mêmes intérêts, les mêmes préoccupations, les mêmes motivations qu’elle. Un objectif commun les réunit. On est plusieurs à vouloir faire bouger les choses, et quand on est plusieurs, l‘union fait la force.

Depuis, avec Belle Rive, on se demande comment faire.

Emmanuelle a tracé sa route au sein de Belle Rive, elle s’y est engagée et a pris sa place dans les instances de l’association.

Au cours de l’entretien, on perçoit l’ampleur du chemin qu’elle a parcouru. Elle pousse la porte de Belle Rive la première fois pour ses enfants et découvre à cette occasion d’autres adultes dont elle se sent proche. Progressivement, elle va se rendre compte qu’à partir d’une situation d’impuissance individuelle, il est possible d’élaborer des solutions collectives. On n’aboutit pas à chaque fois immédiatement au résultat escompté, mais on progresse, on expérimente, on apprend.

Désormais, Emmanuelle ne se sent plus seule face aux questions qu’elle se pose. Quels sont les problèmes, les difficultés ? Comment les identifier, les analyser, comment chercher et construire les solutions ? Quelles ressources peut-on mettre en œuvre ? Tout ça s’organise dans la pratique collective. À Belle Rive, j’ai trouvé une écoute, un écho, on n’hésite pas à se demander comment faire !

Forte de son expérience et du chemin parcouru, Emmanuelle souhaite s’investir davantage, aborder des sujets plus profonds parmi ceux qui touchent les habitants dans leur vie quotidienne.

Emmanuelle conclut par ces mots d’espoir : j’aime employer l’expression utopie réaliste : viser au plus haut, être conscient qu’on atteindra peut-être jamais la lune mais savoir que l’on peut tout oser, tout faire pour tenter de s’en rapprocher.

Parlons de la participation

Belle Rive a fait de la participation une des clés de voûte de son projet. Cela se résume en un mot d’ordre : faire avec les personnes et non pas pour. Cela parait simple mais implique des approches et des démarches spécifiques.

Nous sommes allés à plusieurs de Belle Rive aux 3èmes Rencontres Nationales de la Participation à Grenoble avec l’envie de voir comment cette notion était abordée par d’autres.

L’idée générale est que les citoyennes et les citoyens prennent leur place dans la vie de leur groupe, en l’occurrence de la cité (mais cela peut s’appliquer aux entreprises ou aux organisations de toutes sortes).

Dans les différentes expériences présentées (plusieurs villes en France et à l’étranger, un département tout entier…), les citoyennes et citoyens qui ont choisi de s’impliquer ont pu élaborer des projets de toute envergure et, en fonction de dispositifs différents selon les lieux, se voir attribuer les moyens financiers et matériels pour les mettre en œuvre.

Ces expériences nous ont confortés dans les convictions que nous défendons à Belle Rive : faire avec produit de l’intelligence collective, du sens, de l’engagement et de la responsabilisation. Nous souhaitons continuer de diffuser ces convictions pour que les politiques locales puissent s’enrichir de nouvelles pratiques.

Illustration du développement du pouvoir d’agir

Le schéma ci-dessous a été réalisé par la fédération du Nord Pas-de-Calais et mis en page par Luis Garcia. Pour Belle Rive, il reflète tous les points et étapes qui nous semblent nécessaires pour aller vers une démarche du développement du pouvoir d’agir.

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